Déambulation

Chaque déambulation nous sollicite et offre matière à rêverie ou à méditation. Comme un signe ou un appel, quelque chose nous happe sur notre chemin à chacun de nos pas.

Je marche sur un sentier. Pas un caillou, pas un arbre, pas une brindille qui ne soient à même de faire surgir ce que je n’attendais pas, même ce vieux vélo posé contre un mur.

Daphné Anselm Kiefer

                                                                    Daphné ( Anselm Kiefer)

Chaque mousse me parle et dessine des formes gardées en mémoire. Minérales, végétales ou vivantes, elles deviendront les canevas de ce que nous verrons encore. Chaque œuvre d’art sera la reconnaissance inconsciente de ce que nous avons déjà vu, de ce qui était déjà dessiné en nous.

À chacun de nos pas, nous rencontrons ce que nous possédons déjà au fond de nous, et dont nous sommes dépositaires.

Je me vois, me reconnais, me retrouve dans les flaques d’eau boueuse sur mes chemins hivernaux, dans la surface brillante des plaques de glaces ou dans l’eau vive des ruisseaux en été. Le ciel s’y reflète et notre intuition artistique nous vient des formes et des contours que nous avons croisés partout sur notre parcours.

Der verlorene Buchstabe ( Anselm Kiefer)

                                                 Der verlorene Buchstabe ( Anselm Kiefer)

Me revient la vision de toutes les branches tordues, des rochers dans lesquels l’enfant que j’étais entrevoyait des têtes d’animaux ou de personnages énigmatiques, de tous ces nuages qui prenaient des contours d’objets connus ou de personnes, des plis du rideau qui s’agitaient la nuit dans ma chambre.

La promeneuse ranime sur son passage et révèle, telle une magicienne redonnant des couleurs à tout ce qui l’entoure, toute cette vie imaginaire de l’enfant qu’elle était, l’enfant qui savait transformer les apparences, imaginer des mondes dans des traces de cendres, de rouille ou dans quelques branchages desséchés.

Anselm Kiefer Pompidou-7

                                                Anselm Kiefer Centre Pompidou février 2016

 

 

 

 

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Mes cartes

Hiver en AlsaceJe ne crois pas être la seule à aimer regarder et lire des cartes.

Au plaisir enfantin de la promesse de voyages lointains se mêle celui, esthétique, de contempler des tracés de toutes les couleurs simulant des formes, des reliefs, des parcours sinueux de fleuves, ou des pourtours de villes, au milieu des lettres formant les mots qui les désignent.

Prendre des notes, classer des bouts de phrases, élaborer des textes c’est construire une cartographie de ses propres territoires, délimiter ses zones d’écriture afin de ne pas s’aventurer vers des lieux peu amènes et trop étrangers à ce que nous sommes, ne pas errer dans des zones peu propices, encore moins se fourvoyer dans des impasses où notre écriture finirait par se tarir. Mais c’est aussi profiter des chemins de traverse, ceux, inattendus, qui s’offrent à nous pour nous approcher le plus possible, profitant de l’imprévu, de l’inconnu.

En écrivant, je trace les parcours, les itinéraires de mes destins, je suis les traces de toutes mes sensations, de mes désirs les plus enfouis, celles de mes hésitations aussi et de mes fourvoiements et des raccourcis qui ne mènent nulle part. J’invente des toponymes pour tous les lieux dans lesquels je me projette.

La soif d’espaces inexplorés me pousse vers la rencontre avec tout ce qui peut me surprendre et révéler mes frayeurs et mes peurs. C’est alors que je découvre et que je peux apprivoiser tous mes renoncements passés et, usant de toute la palette de mes émotions, devenir enfin frémissement devant le monde qui s’offre.

Et je prends plaisir sans crainte de me perdre à m’éloigner sur des pavés mouillés, le long de chemins caillouteux en sentant la pluie glisser le long de mon cou, à escalader des sentiers abrupts de montagne ou des chemins enneigés de forêts.

Nocturne musical

L’excessive chaleur de ces derniers jours a ramolli les corps et les esprits rendant chaque démarche laborieuse et tout travail insupportable. Une tension règne en permanence entre les êtres. La pluie ne vient pas. Chacun s’enferme dans une somnolence hostile. L’énergie s’est retirée d’un monde devenu léthargique tandis qu’elle se sent envahie d’une étrange pitié pour ce monde indolent.

Elle a quitté la ville depuis quelques jours et partage la vie d’amis qu’elle a rejoints dans leur maison en Provence.

Un quatuor à vents et une contrebasse jouent une transcription de Beethoven dans la cour du château de L’Empéri. Les rayons d’un soleil couchant rasent les murs. Les notes chaudes de la clarinette caressent les pierres. Un peu plus tard le hautbois entame un solo tout juste accompagné du chant aigu d’une cigale. Puis vient la lente descente, légère et aérienne jusqu’au pianissimo.

Les mouvements du corps sont rendus douloureux par l’air surchauffé qui règne même la nuit, les pensées et les rêves deviennent des mirages à l’horizon des journées où tous sont envahis de cette douce somnolence qui ramène à la surface les images enfouies dans les profondeurs les plus intimes. Les sens aiguisés font parfois naître les délires. Les nuits sont pleines de gémissements, de pleurs d’enfants, de lamentations derrière les fenêtres ouvertes et les rideaux qu’aucun souffle d’air n’agite.

Elle ne parvient pas à s’endormir, malgré la chaleur, ne trouve pas la fraîcheur nécessaire pour son corps moite de transpiration. Ses amis exercent une surveillance amicale qui lui pèse, mais dont elle ne peut se détacher complètement. Comme une somnambule, elle se laisse mener chaque jour du matin au soir avec un peu de répit et de solitude au moment de la sieste quand la chaleur est à son apogée. Ce soir elle est allée seule au concert, ses amis n’avaient pas le courage de monter jusqu’au château.

La nuit est longue et tellement chaude que l’espoir de trouver un peu de fraîcheur a presque disparu. Elle se lève, descend les quelques marches qui séparent la terrasse de la chambre du jardin. « Que faire lorsque les promesses se sont épuisées, lorsque nous vivons à côté de nos émotions et de nos sentiments ? Une vie parallèle sans espoir de nouveauté, d’aventure. Mais une vie où le besoin d’agir, de sentir, de se mouvoir n’ont pas disparu. », se dit- elle.

Elle s’égare et cherche à se repérer, fouillant dans ce qui se cache, dans l’intime de son être, entre les parois les plus perméables, sondant le silence de ses émotions et de ses sensations perdues ou oubliées. Aucune nostalgie n’alimente cette recherche incessante, elle veut revivre et goûter encore et encore les émotions qui l’ont fait vibrer, bousculant son univers sans heurt sur un chemin trop souvent plat où l’anesthésie des sens l’a conduite. C’est ainsi qu’elle repense à ses sensations vécues, cherchant à en recréer la véritable saveur, alors qu’elle n’a que trop souvent l’impression de n’éprouver plus rien et d’être devenue une femme sans émotion. Insensibilisée au point de ne pas pouvoir recréer en elle ce qui était déjà né une fois, d’éveiller ce qui s’y trouve à l’état somnolent dans l’attente de la moindre sollicitation, de ne plus pouvoir provoquer une excitation nouvelle, de ne pouvoir libérer ces instants retenus, des instants gelés, pensait-elle

On ne choisit pas ce qui sort de soi, se disait-elle. On est de soi-même le premier lecteur étonné, agacé, ravi et souvent mécontent. Un livre est souvent contraire à celui qui l’écrit ? Un poème, une musique; une trahison de soi-même que le livre suivant, le prochain poème, la prochaine musique rectifieront. Jusqu’à la fin, jusqu’à la mort. Toutes nos décisions viennent d’une part ignorée de nous-mêmes. Violentes parfois, avec l’allure de la détermination la plus franche, elles sont le produit d’un hasard agencé qui peut tout juste nous convenir à un moment précis de notre vie parce qu’il entre fortuitement en résonance avec notre histoire, pensait-elle, dans la moiteur de la nuit, au fond du jardin. La musique envahissait l’air nocturne. Les notes caressaient chaque corps présent avant de glisser le long des murs du vieux château et de s’évanouir au milieu des étoiles. Elle souhaitait que se perdent certaines des images qui la poursuivaient, qu’elles s’évaporent dans le ciel nocturne et cessent de s’accrocher comme des enfants insatisfaits et pleurnichards. Elle espérait abandonner une lutte stérile, une résistance épuisante contre des fantômes devenus depuis longtemps inoffensifs. Les jours s’égrenaient dans la langueur, la trop forte chaleur nécessitait une résistance de tout instant, et tandis que le corps luttait pour maintenir son équilibre, des images continuaient de flotter autour de sa tête sans lui laisser le moindre répit comme des mouches obstinées.

Quand on écrivait sur des pierres

Quand on écrivait sur des pierres, que chaque signe était le fruit d’une longue méditation de plusieurs centaines de milliers d’années, ou de millions d’années peut-être, qu’il fallait ramper (mais pour quelle raison obscure et encore inconnue de nous) dans des gouffres profonds à la recherche d’un trou étroit, d’une caverne, un ventre maternel suffisamment rassurant pour y inscrire signes et dessins, autant de traces d’une expérience dont nous ne pouvons rien savoir aujourd’hui même si nous poursuivons encore ce même geste maniaque et un peu sorcier d’inscrire des signes à peine différents sur d’autres supports,

Musée National de la Préhistoire Les Eyzies de Tayac

quand on écrivait sur des pierres au fond de gouffres noirs avant de retrouver la lumière,

la caresse du vent sur la peau, les entêtantes odeurs de l’air des chemins

on peut imaginer que ces hommes

(pourquoi suppose t-on  que les femmes n’écrivaient ni ne dessinaient sur les murs des cavernes),

qu’ils se mettaient alors, ces lointains ancêtres, à rêver en attendant que d’autres viennent à leur tour

ajouter d’autres traits, là la forme d’un pied, puis le visage d’une femme et enfin…

le premier mot.


Défaillances

Difficile de ne pas chercher des détours dans les chemins que nous traçons quotidiennement pour nous-mêmes, d’avancer coûte que coûte sans chercher à contourner les obstacles, les accidents de parcours, tout en évitant nos petites défaillances possibles, nos faux pas et autres hésitations clopinantes. Comme s’il nous fallait maintenir le cap coûte que coûte alors que la terre se dérobe sous nos pieds, que les éléments se déchaînent, que les systèmes les plus sophistiqués lâchent sournoisement.

Et puis quelques pas, une gare, un voyage en train, une ville inconnue et au détour d’une rue soudain nous levons les yeux alors que l’horizon s’ouvre brusquement comme le rideau rouge d’un théâtre. Nous voyons la rive d’un fleuve immense comme un appel de l’inconnu alors qu’une puissante aspiration à nous écarter de tous les chemins balisés s’empare de nous. Et cette soudaine envie de bifurquer, de faire un pas de côté nous apparait comme un accident de parcours, comme une irruption troublante de l’imprévisible.

Mais serons-nous alors capables de suivre cette envie de vagabondage qui vient contrarier nos projets les plus tenaces et nos itinéraires fléchés?

Une décision troublante

Comment une décision prise peut-elle nous faire vaciller au point de nous faire perdre une nuit de sommeil, provoquer une telle incertitude, voilà ce que je me demande le matin au réveil alors que l’appréhension fait peu à peu place à la perspective du plaisir de la découverte, de la révélation qu’amènera ma décision de partir en voyage, loin, à l’autre bout du monde, vers un continent où je ne suis jamais allée.

Comme si j’étais déjà au moment de prendre cette décision arrachée à mon univers familier, transportée dans l’instant même dans un ailleurs dérangeant et bouleversant. D’avoir fait surgir cet inconnu en moi simplement en prenant un billet d’avion, me dérange et me déstabilise.

Je suis étonnée, bouleversée même par la découverte de ce désir de vouloir partir que je ne soupçonnais pas. Une douloureuse envie de s’arracher.

J’ai dû connaître d’autres moments de ce genre dans ma vie, de ces moments où brusquement s’ouvre un gouffre qui nous révèle parfois cruellement que nous ne sommes pas entièrement ce que nous croyons être, que notre discours sur nous-mêmes trahit une autre réalité cachée. Mais il est vrai qu’après l’instant du vacillement vient la découverte du plaisir d’avoir simplement osé.

L’ inattendu

Je cherche régulièrement à m’expliquer pourquoi je ne me remets pas à l’écriture, cette pratique régulière chez les uns, épisodique pour d’autres qu’il m’est arrivé d’avoir à la recherche des mots qui s’approcheraient le plus possible de mon expérience et rendraient compte de moi-même, des autres et du monde qui m’entoure.

Voilà à quoi je pense dans la salle d’attente d’un cabinet médical remplie essentiellement de femmes, alors que me revient le souvenir de cette balade dans les bois en Alsace au moment même où deux biches avaient soudain surgi sur mon chemin et que, me figeant sur place, respirant à peine pour ne pas les effrayer, je les regardais tandis qu’elles m’observaient elles aussi dans la même attitude d’attente curieuse. Ce moment de surprise, du surgissement de l’inattendu est probablement ce que nous cherchons en voulant écrire, cette chose insoupçonnée, qui affleure à l’improviste à certains moments de notre vie quand la chance est avec nous.

C’est ainsi que nous attendons ce moment si particulier où surgira ce qui, de nous, était caché dans le bois.