Les mots de ma langue

D’où  viennent mes mots ?

De quelle langue ancienne émergent les mots de cette langue hachée, blessée, hésitante, meurtrie ? De quels tréfonds inconnus de ma mémoire désordonnée ?

Le miroir argenté de la surface glacée d’un lac retient prisonnier les plus infimes manifestations d’une vie aquatique jusqu’à ce qu’un soudain dégel libère enfin les mouvements larvés, réveillant d’une torpeur profonde des vies engourdies et, comme sous la lentille grossissante d’un microscope, nous découvrons une vie frétillante et grouillante insoupçonnée jusque-là.

Écrire n’est-ce pas briser cette pellicule de glace sous laquelle nous maintenons enserrés nos peurs, nos terreurs les plus anciennes, extirper les mots d’un fond nébuleux fait de résidus de notre passé, se souvenir de profondes forêts où notre langue s’est frottée au  contact de la dureté rocheuse d’une matière minérale abrupte, n’est-ce pas faire apparaître des mots d’herbe et de mousse, des mots caillouteux ou volcaniques, des mots glacés du froid des profondeurs, des mots de vase, de marécages, et de boue surgis d’un magma primitif ?

Mais c’est aussi tenter d’attraper des éclats colorés de mots arcs-en-ciel.

Des mots d’une autre langue me remontent dans un souffle, faits de deuils lointains que je n’ai pas vécus, des mots à l’odeur d’écorce, de mousse et de feuilles mortes.

Je me souviens encore d’une langue qui flottait dans l’air chaud de l’été, ou sur les pentes enneigées des champs, une langue de l’enfance et de vacances.

Ne serions-nous pas toujours à la recherche de cette langue perdue oubliée et dans la tentative désespérée d’une traduction idéale sans y parvenir jamais d’où nos vains efforts sans cesse recommencés ? Dès que nous pensons nous être rapprochés , nous devons reprendre notre recherche pour parvenir au plus près de ce que nous ignorons, nous persistons à fouiller et creuser et parfois, si nous avons de la chance, nous découvrons ce que nous ne savions pas que nous cherchions.

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La Ville

La ville qui m’émeut le plus, est celle qui au petit matin s’éveille à peine et cache encore pour un moment les secrets de ceux qui ne parviennent pas à rentrer chez eux,  celle qui protège pour quelques instants encore tous ceux qui, dans l’hébétude, ne savent plus vraiment où ils sont chez eux, ceux qui, à force de souffrance et de sentiment de solitude, ne peuvent plus rien décider de ce qui les concerne et ne savent plus rêver tandis qu’ils traînent nuit après nuit à la recherche d’une lumière dont ils gardent encore le souvenir au plus profond d’eux-mêmes.

Rue Paris la nuit

J’ouvre mes fenêtres sur le jour encore hésitant pour retrouver le monde qui s’éveille. Dans un instant j’irai m’asseoir à ma table de travail et je tenterai d’écrire quelques mots maladroits. Je respire profondément cet air de la nuit finissante comme pour m’imprégner de ces quelques instants avant la levée du jour qui cachera aux yeux de tous, par sa  clarté aveuglante, les derniers relents de misère et recouvrira d’une épaisse couche d’oubli ce déballage de solitude et de malheur, avec l’espoir que je serai encore capable de capter et d’extirper de la profondeur de cette nuit qui finissante, quelque chose de ce que nous refoulons et refusons de voir au grand jour.

Paris la nuit

Fragments

Je relis de vieux carnets, d’anciens cahiers remplis de phrases pas toutes achevées, de paragraphes entiers parfois, des tentatives à glisser dans des projets en cours. Mes cahiers se sont empilés au fil des ans sans que jamais je ne les relise. Relit-on ses brouillons ? Reprend-on des phrases tirées de ses lectures oubliées ? Cherche-t-on à utiliser des notes anciennes quand le temps a passé ? S’acharne-t-on à faire renaître des bribes de rêves enfouis, à reprendre des tentatives abandonnées ou des extraits de livres qu’on ne sait pas avoir lus, un jour ?

Me plongeant ainsi dans des époques passées de ma vie, je vais à la rencontre d’une personne que je ne reconnais pas, dont je ne sais pas si je l’ai connue un jour. Je ne suis pas centaine d’avoir gardé le souvenir de cette inconnue. Mais je suis bien obligée de penser qu’elle a été moi un jour puisque je possède toutes ces preuves écrites, ces fragments accumulés, attestant d’une activité quotidienne de lecture et d’écriture, peut-être la genèse d’un projet à venir demeuré dans les limbes, coincé entre toutes ces pages oubliées.

Une part de moi-même reste en sommeil dans un lieu où je n’avais plus accès, une chambre dont j’avais perdu la clé et je m’autorise à croire qu’à de rares moments je pourrais à nouveau éveiller quelques désirs passés.

A la lisière

En se levant le matin, ce jour-là, elle se sentit légère, ouverte à toute intrusion dans son univers intime que, d’habitude elle refermait aux autres, allant jusqu’à en verrouiller l’accès comme pour la pièce d’un vieux manoir trop vaste dont on refuse l’entrée aux visiteurs.

Mais ce n’était ni pour en interdire l’accès, ni pour le refuser,  elle aurait simplement  voulu en faire un lieu préservé. Un lieu de non-partage, d’absence de communication, un lieu de silence et de concentration.

Un cabinet de lecture où elle serait le principal sujet de tous les livres qu’elle imaginait écrire un jour, peut-être. Un espace réservé comme une cabane au fond du jardin,  un lieu de promesses reconduites, de rêves développés comme des scénarios, de mots chuchotés, le lieu de ses fantasmes avoués,  de ses désirs secrets, le lieu de tous les possibles qui n’adviendraient sans doute jamais.

Mais ce jour-là la porte avait vacillé sur ses gonds, s’ouvrant brusquement  dans un long grincement, une bourrasque s’était engouffrée révélant un espace visible au-delà des lisières et des bordures de son jardin privé, où l’irruption de l’inconnu, de l’inattendu et de l’imprévisible l’emportaient, la forçant ainsi tout en la rendant plus légère à se déplacer à la découverte de nouveaux lointains.

Et dans ce déplacement impromptu tout devenait possible, les mots retenus pouvaient advenir. Tout pouvait s’inventer. Rien ne la retiendrait maintenant qu’elle avait franchi la lisière, qu’elle s’était déplacée se disait-elle, c’était à ce prix qu’elle allait faire face, que l’espace s’ouvrait et que quelque chose de nouveau et d’inconnu prendrait forme, comme une écriture à venir.


Quand on écrivait sur des pierres

Quand on écrivait sur des pierres, que chaque signe était le fruit d’une longue méditation de plusieurs centaines de milliers d’années, ou de millions d’années peut-être, qu’il fallait ramper (mais pour quelle raison obscure et encore inconnue de nous) dans des gouffres profonds à la recherche d’un trou étroit, d’une caverne, un ventre maternel suffisamment rassurant pour y inscrire signes et dessins, autant de traces d’une expérience dont nous ne pouvons rien savoir aujourd’hui même si nous poursuivons encore ce même geste maniaque et un peu sorcier d’inscrire des signes à peine différents sur d’autres supports,

Musée National de la Préhistoire Les Eyzies de Tayac

quand on écrivait sur des pierres au fond de gouffres noirs avant de retrouver la lumière,

la caresse du vent sur la peau, les entêtantes odeurs de l’air des chemins

on peut imaginer que ces hommes

(pourquoi suppose t-on  que les femmes n’écrivaient ni ne dessinaient sur les murs des cavernes),

qu’ils se mettaient alors, ces lointains ancêtres, à rêver en attendant que d’autres viennent à leur tour

ajouter d’autres traits, là la forme d’un pied, puis le visage d’une femme et enfin…

le premier mot.


Une décision troublante

Comment une décision prise peut-elle nous faire vaciller au point de nous faire perdre une nuit de sommeil, provoquer une telle incertitude, voilà ce que je me demande le matin au réveil alors que l’appréhension fait peu à peu place à la perspective du plaisir de la découverte, de la révélation qu’amènera ma décision de partir en voyage, loin, à l’autre bout du monde, vers un continent où je ne suis jamais allée.

Comme si j’étais déjà au moment de prendre cette décision arrachée à mon univers familier, transportée dans l’instant même dans un ailleurs dérangeant et bouleversant. D’avoir fait surgir cet inconnu en moi simplement en prenant un billet d’avion, me dérange et me déstabilise.

Je suis étonnée, bouleversée même par la découverte de ce désir de vouloir partir que je ne soupçonnais pas. Une douloureuse envie de s’arracher.

J’ai dû connaître d’autres moments de ce genre dans ma vie, de ces moments où brusquement s’ouvre un gouffre qui nous révèle parfois cruellement que nous ne sommes pas entièrement ce que nous croyons être, que notre discours sur nous-mêmes trahit une autre réalité cachée. Mais il est vrai qu’après l’instant du vacillement vient la découverte du plaisir d’avoir simplement osé.

Quelques instants sur une plage

Quelques instants sur une plage de Fécamp.
Les galets  s’entrechoquent au mouvement régulier des vagues qui les polissent tandis que je me demande ce qui bouge ainsi inexorablement au fond de moi, quel est ce mouvement de flux et de reflux qui me tourne légèrement la tête ?
C’est ce même mouvement inexorable entre le flot d’événements qui m’entraîne dans son tourbillon, quelquefois en dehors de ma volonté et l’équilibre que je cherche à garder, qui me donne l’espoir qu’après ce flux, viendront l’apaisement, la résolution, le reflux qui emportera tout ce qui doit être abandonné.
Et nous pourrions sortir vainqueurs de cette force qui use et affine en même temps, si nous nous laissions transporter. Nous pourrions alors, au prix d’un léger vertige, nous démunir de ces vieux oripeaux qui nous encombrent et ne nous apportent la plupart du temps plus aucun plaisir.

J’ai longtemps cru qu’écrire était se débarrasser d’une surcharge de mots coincés au fond de notre gorge, qu’il s’agissait de déverser un trop-plein en remplissant une page blanche alors que peut-être les mots ne peuvent venir qu’après ce lent travail de polissage.