Il aurait suffi qu’on me dise…

imageDevrai-je laisser partir ce qui me quitte, ne rien retenir, ne rien forcer?

Devrais-je cisailler définitivement ce lien de la vie, sans regret et sans pleurs et vivre ce départ comme une rupture, une morsure dans ma chair trop sensible ?

Les mots m’ont abandonnée, ils se sont dérobés, m’ont délaissée par lassitude sans doute. Je les ai recherchés longtemps, l’écriture ne pouvait pas s’évanouir ainsi, ni le désir si ancien d’inscrire des mots sur une feuille blanche, cela ne se pouvait.

Je les ai appelés, convoqués, mais rien, ils ne sont pas revenus.

Qu’on me chuchote des mots de consolation dans la nuit tombée trop tôt des mots oubliés, rejetés et perdus depuis longtemps, ceux que je ne trouve plus jusqu’à ce que la nuit m’enveloppe et devienne cette amie qui m’accueillait naguère et murmurait à mon oreille.

Il aurait suffi qu’on me dise que cette amie, celle dont l’absence comme une vieille cicatrice démange encore ma peau trop sensible, que cette amie devenue indifférente allait me quitter au bord d’un chemin que je ne pouvais ou ne voulais plus prendre pour que je ne la cherche pas en vain comme une hallucinée.

Tout ce qui s’éloigne de moi rétrécit mes territoires. J’attends la nuit pour atteindre une cachette connue de moi seule. Là m’abandonnant dans le dépouillement et l’allègement, une légère agitation deviendra ma compagne, une intranquillité vigilante, un doute salutaire m’habitera alors.

 

 

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Écrire, une hâte fébrile

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Si certains alignent les mots dans l’extrême urgence, avançant rapidement sans se retourner un instant, ne reprenant leur souffle qu’à de rares moments tels des coureurs de marathon, pressés d’extirper d’eux tout ce qui se bouscule depuis le plus profond d’eux-mêmes, d’autres au contraire liment leurs mots, cisèlent chaque phrase mot après mot tel des orfèvres l’œil rivé à leur œilleton, reprenant toujours, barrant, effaçant, avançant à tâtons à la recherche du mot le plus juste pour exprimer une pensée qui se forme au fur et à mesure. Ils avancent puis reculent pour mieux progresser ensuite sur une route inconnue. Ils se vident d’un trop-plein tandis que les autres remplissent un vide, bâtissant lentement pierre à pierre un rempart qui les protégera peut-être.
Les premiers laissent reposer, comme une pâte qui lève, un premier jet avant de le reprendre et de le peaufiner rejoignant ainsi ceux qui lentement continuent d’avancer de correction en précision.

Il m’est arrivé à moi de perdre cette pulsion, ce désir d’un exercice quotidien de l’écriture. En ai-je vraiment souffert? Certainement. Et dans cette alternance de moments très forts de satisfaction, de plaisir profond d’avoir su extirper quelque chose des profondeurs et des ténèbres et malgré les moments bien plus nombreux de découragement et de désespoir de ne pas précisément parvenir à traduire ces lueurs entraperçues dans des moments propices, même si la balance n’est de loin pas équilibrée entre ces instants de doute et de satisfaction, cependant ce rythme régulier que je m’imposais me manque trop souvent.
Il me semble parfois avoir oublié ce que je cherchais. Et tout est à recommencer.

Il faut alors repartir, quitter le lieu des certitudes, renoncer à la protection de l’abri, qu’on s’était bâti, se remettre en route sans bagage vers un pays inconnu et espérer trouver le but dans l’avancée elle-même.

Écrire lentement sans plan, avançant pas à pas sans but précis peut-il mener quelque part? Un but se dessine-t’il dans cette marche lente, à tâtons ? Peut-on parvenir quelque part alors même que l’on ne sait pas où l’on voudrait aller? Est-ce l’avancée qui crée le but laissant peu à peu entrevoir le tracé d’un chemin?

Le but des voyages n’est pas toujours celui que l’on escomptait, que l’on entrevoyait au moment du départ, toute découverte est à ce prix.

Partir c’est quitter le lieu des certitudes, s’avancer sans protection vers un non-lieu ou une absence à la rencontre de l’ombre, c’est fuir la lumière des lieux trop connus, pour la poussière des chemins, c’est voguer sur des vagues incertaines.

 

Les mots de ma langue

D’où  viennent mes mots ?

De quelle langue ancienne émergent les mots de cette langue hachée, blessée, hésitante, meurtrie ? De quels tréfonds inconnus de ma mémoire désordonnée ?

Le miroir argenté de la surface glacée d’un lac retient prisonnier les plus infimes manifestations d’une vie aquatique jusqu’à ce qu’un soudain dégel libère enfin les mouvements larvés, réveillant d’une torpeur profonde des vies engourdies et, comme sous la lentille grossissante d’un microscope, nous découvrons une vie frétillante et grouillante insoupçonnée jusque-là.

Écrire n’est-ce pas briser cette pellicule de glace sous laquelle nous maintenons enserrés nos peurs, nos terreurs les plus anciennes, extirper les mots d’un fond nébuleux fait de résidus de notre passé, se souvenir de profondes forêts où notre langue s’est frottée au  contact de la dureté rocheuse d’une matière minérale abrupte, n’est-ce pas faire apparaître des mots d’herbe et de mousse, des mots caillouteux ou volcaniques, des mots glacés du froid des profondeurs, des mots de vase, de marécages, et de boue surgis d’un magma primitif ?

Mais c’est aussi tenter d’attraper des éclats colorés de mots arcs-en-ciel.

Des mots d’une autre langue me remontent dans un souffle, faits de deuils lointains que je n’ai pas vécus, des mots à l’odeur d’écorce, de mousse et de feuilles mortes.

Je me souviens encore d’une langue qui flottait dans l’air chaud de l’été, ou sur les pentes enneigées des champs, une langue de l’enfance et de vacances.

Ne serions-nous pas toujours à la recherche de cette langue perdue oubliée et dans la tentative désespérée d’une traduction idéale sans y parvenir jamais d’où nos vains efforts sans cesse recommencés ? Dès que nous pensons nous être rapprochés , nous devons reprendre notre recherche pour parvenir au plus près de ce que nous ignorons, nous persistons à fouiller et creuser et parfois, si nous avons de la chance, nous découvrons ce que nous ne savions pas que nous cherchions.