Il aurait suffi qu’on me dise…

imageDevrai-je laisser partir ce qui me quitte, ne rien retenir, ne rien forcer?

Devrais-je cisailler définitivement ce lien de la vie, sans regret et sans pleurs et vivre ce départ comme une rupture, une morsure dans ma chair trop sensible ?

Les mots m’ont abandonnée, ils se sont dérobés, m’ont délaissée par lassitude sans doute. Je les ai recherchés longtemps, l’écriture ne pouvait pas s’évanouir ainsi, ni le désir si ancien d’inscrire des mots sur une feuille blanche, cela ne se pouvait.

Je les ai appelés, convoqués, mais rien, ils ne sont pas revenus.

Qu’on me chuchote des mots de consolation dans la nuit tombée trop tôt des mots oubliés, rejetés et perdus depuis longtemps, ceux que je ne trouve plus jusqu’à ce que la nuit m’enveloppe et devienne cette amie qui m’accueillait naguère et murmurait à mon oreille.

Il aurait suffi qu’on me dise que cette amie, celle dont l’absence comme une vieille cicatrice démange encore ma peau trop sensible, que cette amie devenue indifférente allait me quitter au bord d’un chemin que je ne pouvais ou ne voulais plus prendre pour que je ne la cherche pas en vain comme une hallucinée.

Tout ce qui s’éloigne de moi rétrécit mes territoires. J’attends la nuit pour atteindre une cachette connue de moi seule. Là m’abandonnant dans le dépouillement et l’allègement, une légère agitation deviendra ma compagne, une intranquillité vigilante, un doute salutaire m’habitera alors.

 

 

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Les ombres de la nuit

Les ombres de la nuit progressent lentement, s’étirent jusqu’à la cime des arbres, s’allongent le long des trottoirs, ombragent les murs des maisons et des bâtiments, voilent notre silhouette d’une cape noire. Cependant le noir complet ne viendra pas. L’absence de lumière dans la ville n’existe pas, nul recoin sombre pour se cacher comme dans les jeux de notre enfance. Le ciel gardera ses lueurs crépusculaires jusqu’à une heure avancée de la nuit.

Notre part d’ombre elle-même n’est-elle jamais mise à jour, tirée vers la lumière afin que rien ne reste caché, extirpée du plus profond vers la clarté aveuglante comme pour ces spéléologues qui remontent à la surface de la terre et restent longtemps éblouis par une lumière trop crue ? Ne nous contentons-nous pas la plupart du temps de ce clair-obscur de notre être, de cette pénombre d’un demi-jour dans lequel nous vivons, de cette lueur sur la ville la nuit ?

Gare de Lyon la nuit

Gare de Lyon la nuit

Il arrive que l’espoir d’une présence amie ou l’envie de m’évader m’amène  la nuit sur les quais déserts.

La lumière est partout, elle inonde les quais et les moindres recoins.

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Dans ces instants d’attente, dans l’instabilité et la fragilité de ce moi qui se promène entre arrivée et partance, dans le silence à peine perturbé par de rares annonces de départs ou d’arrivée de train, ou par le passage de quelques silhouettes désœuvrées à cause d’un retard annoncé,  suis-je  alors disposée à mettre en lumière la part d’ombre qui m’habite ?

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Ou bien ne suis -je, dans cette demi-clarté des villes la nuit, rien d’autre qu’un papillon effrayé, attirée par une lueur vacillante, incapable de saisir ce qui reste enfoui dans une nuit plus noire?

La Ville

La ville qui m’émeut le plus, est celle qui au petit matin s’éveille à peine et cache encore pour un moment les secrets de ceux qui ne parviennent pas à rentrer chez eux,  celle qui protège pour quelques instants encore tous ceux qui, dans l’hébétude, ne savent plus vraiment où ils sont chez eux, ceux qui, à force de souffrance et de sentiment de solitude, ne peuvent plus rien décider de ce qui les concerne et ne savent plus rêver tandis qu’ils traînent nuit après nuit à la recherche d’une lumière dont ils gardent encore le souvenir au plus profond d’eux-mêmes.

Rue Paris la nuit

J’ouvre mes fenêtres sur le jour encore hésitant pour retrouver le monde qui s’éveille. Dans un instant j’irai m’asseoir à ma table de travail et je tenterai d’écrire quelques mots maladroits. Je respire profondément cet air de la nuit finissante comme pour m’imprégner de ces quelques instants avant la levée du jour qui cachera aux yeux de tous, par sa  clarté aveuglante, les derniers relents de misère et recouvrira d’une épaisse couche d’oubli ce déballage de solitude et de malheur, avec l’espoir que je serai encore capable de capter et d’extirper de la profondeur de cette nuit qui finissante, quelque chose de ce que nous refoulons et refusons de voir au grand jour.

Paris la nuit

Quand revient l’ heure d’hiver

Elle se disait que les  jours allaient bientôt raccourcir que l’heure d’hiver reviendrait et qu’il serait alors temps de se demander comment utiliser ces longues soirées d’automne et d’hiver, de savoir comment profiter de ce temps de répit, elle entendait par là la possibilité de ne pas sortir, de ne pas s’exposer au vent, à la pluie et à la nuit hivernale.

Retrouver le plaisir de se confiner pour plonger au fond de soi et faire défiler des images surgies des profondeurs les plus intimes et parfois les plus sombres, le plaisir teinté d’une légère frayeur de se pencher dangereusement vers cet intérieur toujours inconnu quoiqu’on se dise pour conjurer la crainte, l’inquiétude, la menace comme un frisson de peur devant ce que nous ignorons, exorciser des démons qui tels des hiéroglyphes mystérieux sont inscrits dans nos abîmes les plus insondables.

Se laisser bercer par ce temps de latence en attendant le jour qui apportera son quotidien d’activités nécessaires et pourtant futiles et qui effacera toutes traces d’ombres nocturnes, estompera tous ces signes qui resteront obscurs et illisibles.

Nocturne musical

L’excessive chaleur de ces derniers jours a ramolli les corps et les esprits rendant chaque démarche laborieuse et tout travail insupportable. Une tension règne en permanence entre les êtres. La pluie ne vient pas. Chacun s’enferme dans une somnolence hostile. L’énergie s’est retirée d’un monde devenu léthargique tandis qu’elle se sent envahie d’une étrange pitié pour ce monde indolent.

Elle a quitté la ville depuis quelques jours et partage la vie d’amis qu’elle a rejoints dans leur maison en Provence.

Un quatuor à vents et une contrebasse jouent une transcription de Beethoven dans la cour du château de L’Empéri. Les rayons d’un soleil couchant rasent les murs. Les notes chaudes de la clarinette caressent les pierres. Un peu plus tard le hautbois entame un solo tout juste accompagné du chant aigu d’une cigale. Puis vient la lente descente, légère et aérienne jusqu’au pianissimo.

Les mouvements du corps sont rendus douloureux par l’air surchauffé qui règne même la nuit, les pensées et les rêves deviennent des mirages à l’horizon des journées où tous sont envahis de cette douce somnolence qui ramène à la surface les images enfouies dans les profondeurs les plus intimes. Les sens aiguisés font parfois naître les délires. Les nuits sont pleines de gémissements, de pleurs d’enfants, de lamentations derrière les fenêtres ouvertes et les rideaux qu’aucun souffle d’air n’agite.

Elle ne parvient pas à s’endormir, malgré la chaleur, ne trouve pas la fraîcheur nécessaire pour son corps moite de transpiration. Ses amis exercent une surveillance amicale qui lui pèse, mais dont elle ne peut se détacher complètement. Comme une somnambule, elle se laisse mener chaque jour du matin au soir avec un peu de répit et de solitude au moment de la sieste quand la chaleur est à son apogée. Ce soir elle est allée seule au concert, ses amis n’avaient pas le courage de monter jusqu’au château.

La nuit est longue et tellement chaude que l’espoir de trouver un peu de fraîcheur a presque disparu. Elle se lève, descend les quelques marches qui séparent la terrasse de la chambre du jardin. « Que faire lorsque les promesses se sont épuisées, lorsque nous vivons à côté de nos émotions et de nos sentiments ? Une vie parallèle sans espoir de nouveauté, d’aventure. Mais une vie où le besoin d’agir, de sentir, de se mouvoir n’ont pas disparu. », se dit- elle.

Elle s’égare et cherche à se repérer, fouillant dans ce qui se cache, dans l’intime de son être, entre les parois les plus perméables, sondant le silence de ses émotions et de ses sensations perdues ou oubliées. Aucune nostalgie n’alimente cette recherche incessante, elle veut revivre et goûter encore et encore les émotions qui l’ont fait vibrer, bousculant son univers sans heurt sur un chemin trop souvent plat où l’anesthésie des sens l’a conduite. C’est ainsi qu’elle repense à ses sensations vécues, cherchant à en recréer la véritable saveur, alors qu’elle n’a que trop souvent l’impression de n’éprouver plus rien et d’être devenue une femme sans émotion. Insensibilisée au point de ne pas pouvoir recréer en elle ce qui était déjà né une fois, d’éveiller ce qui s’y trouve à l’état somnolent dans l’attente de la moindre sollicitation, de ne plus pouvoir provoquer une excitation nouvelle, de ne pouvoir libérer ces instants retenus, des instants gelés, pensait-elle

On ne choisit pas ce qui sort de soi, se disait-elle. On est de soi-même le premier lecteur étonné, agacé, ravi et souvent mécontent. Un livre est souvent contraire à celui qui l’écrit ? Un poème, une musique; une trahison de soi-même que le livre suivant, le prochain poème, la prochaine musique rectifieront. Jusqu’à la fin, jusqu’à la mort. Toutes nos décisions viennent d’une part ignorée de nous-mêmes. Violentes parfois, avec l’allure de la détermination la plus franche, elles sont le produit d’un hasard agencé qui peut tout juste nous convenir à un moment précis de notre vie parce qu’il entre fortuitement en résonance avec notre histoire, pensait-elle, dans la moiteur de la nuit, au fond du jardin. La musique envahissait l’air nocturne. Les notes caressaient chaque corps présent avant de glisser le long des murs du vieux château et de s’évanouir au milieu des étoiles. Elle souhaitait que se perdent certaines des images qui la poursuivaient, qu’elles s’évaporent dans le ciel nocturne et cessent de s’accrocher comme des enfants insatisfaits et pleurnichards. Elle espérait abandonner une lutte stérile, une résistance épuisante contre des fantômes devenus depuis longtemps inoffensifs. Les jours s’égrenaient dans la langueur, la trop forte chaleur nécessitait une résistance de tout instant, et tandis que le corps luttait pour maintenir son équilibre, des images continuaient de flotter autour de sa tête sans lui laisser le moindre répit comme des mouches obstinées.