A la lisière

En se levant le matin, ce jour-là, elle se sentit légère, ouverte à toute intrusion dans son univers intime que, d’habitude elle refermait aux autres, allant jusqu’à en verrouiller l’accès comme pour la pièce d’un vieux manoir trop vaste dont on refuse l’entrée aux visiteurs.

Mais ce n’était ni pour en interdire l’accès, ni pour le refuser,  elle aurait simplement  voulu en faire un lieu préservé. Un lieu de non-partage, d’absence de communication, un lieu de silence et de concentration.

Un cabinet de lecture où elle serait le principal sujet de tous les livres qu’elle imaginait écrire un jour, peut-être. Un espace réservé comme une cabane au fond du jardin,  un lieu de promesses reconduites, de rêves développés comme des scénarios, de mots chuchotés, le lieu de ses fantasmes avoués,  de ses désirs secrets, le lieu de tous les possibles qui n’adviendraient sans doute jamais.

Mais ce jour-là la porte avait vacillé sur ses gonds, s’ouvrant brusquement  dans un long grincement, une bourrasque s’était engouffrée révélant un espace visible au-delà des lisières et des bordures de son jardin privé, où l’irruption de l’inconnu, de l’inattendu et de l’imprévisible l’emportaient, la forçant ainsi tout en la rendant plus légère à se déplacer à la découverte de nouveaux lointains.

Et dans ce déplacement impromptu tout devenait possible, les mots retenus pouvaient advenir. Tout pouvait s’inventer. Rien ne la retiendrait maintenant qu’elle avait franchi la lisière, qu’elle s’était déplacée se disait-elle, c’était à ce prix qu’elle allait faire face, que l’espace s’ouvrait et que quelque chose de nouveau et d’inconnu prendrait forme, comme une écriture à venir.


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Jusqu’au bout du quai

Elle ne l’avait pas remarquée tout de suite.

Elle était assise dans un coin reculée du restaurant, seule à une table, tassée,   la tête rentrée  dans les épaules, à peine reconnaissable, le nez pointé vers la table comme si elle était sur le point de s’endormir, une mèche de ses cheveux blancs effleurait la table.

Elle s’était approchée de la vieille femme lentement pour ne pas l’effaroucher.

Ce n’est qu’au bout de quelques instants, alors qu’elle s’était déjà assise, que la vieille femme avait remarqué sa présence à moins qu’elle n’ait attendu qu’elle soit assise pour faire comme si elle venait de la voir tandis qu’elle était plongée dans ses pensées.

Elle n’a pas changé, s’était-elle dit.

Impossible de savoir si elle jouait la comédie.

Ah c’est toi?

Comme si elle venait de la quitter, à peine quelques instants auparavant. Comme s’il était normal et habituel qu’elles se retrouvent là toutes les deux dans le café d’une petit ville de bord de mer qu’elles ne connaissaient ni l’une ni l’autre.

Elle proposa de sortir et de faire quelques pas sur le quai en direction de la jetée.

La vieille femme se leva et la suivit sans faire de difficultés. Elle se tenait droite à présent, regardait devant elle comme si elle s’attendait que quelque chose surgisse  de cet espace vers lequel elles allaient s’avancer ensemble jusqu’au bout du quai, là-bas, vers la jetée.

Le vent du large fouettait les visages, les embruns obligeaient les deux femmes à plisser les yeux  tandis que le soleil d’été brûlait la peau de leur visage.

Elles marchaient, s’éloignaient ensemble.

La vieille femme rompit le silence, parla, parla dans un flux de paroles étourdissantes que rien ne pouvait interrompre. Elle avait vécu ici à un moment de sa vie, avait habité là au bord de la mer, toute seule, bien avant la naissance de sa fille, c’est là maintenant qu’elle voulait revenir, rester là pour toujours car c’est là qu’elle avait été heureuse, que ses jours s’étaient écoulés paisiblement à regarder la mer et à courir sur la plage. C’était la maison de sa grand-mère et elle devait revenir et reprendre cette maison qui était à elle, maintenant.

Nous allons marcher jusqu’au bout du quai, dit celle qui l’accompagnait, jusqu’à la jetée et nous reprendrons le train.

Fallait-il lui dire que jamais elle n’avait connu cette ville du bord de mer, qu’elle n’avait pas vécu avec cette grand-mère dont elle inventait soudain l’existence, que sa vie s’était déroulée tout entière à Paris depuis sa naissance jusqu’à maintenant. Quelle vague l’avait submergée, quel besoin soudain et impératif d’un ailleurs s’ouvrant sur le large avait poussé cette vieille femme à prendre un train pour partir, elle qui n’avait jamais voyagé seule.

Une décision troublante

Comment une décision prise peut-elle nous faire vaciller au point de nous faire perdre une nuit de sommeil, provoquer une telle incertitude, voilà ce que je me demande le matin au réveil alors que l’appréhension fait peu à peu place à la perspective du plaisir de la découverte, de la révélation qu’amènera ma décision de partir en voyage, loin, à l’autre bout du monde, vers un continent où je ne suis jamais allée.

Comme si j’étais déjà au moment de prendre cette décision arrachée à mon univers familier, transportée dans l’instant même dans un ailleurs dérangeant et bouleversant. D’avoir fait surgir cet inconnu en moi simplement en prenant un billet d’avion, me dérange et me déstabilise.

Je suis étonnée, bouleversée même par la découverte de ce désir de vouloir partir que je ne soupçonnais pas. Une douloureuse envie de s’arracher.

J’ai dû connaître d’autres moments de ce genre dans ma vie, de ces moments où brusquement s’ouvre un gouffre qui nous révèle parfois cruellement que nous ne sommes pas entièrement ce que nous croyons être, que notre discours sur nous-mêmes trahit une autre réalité cachée. Mais il est vrai qu’après l’instant du vacillement vient la découverte du plaisir d’avoir simplement osé.