Déambulation

Chaque déambulation nous sollicite et offre matière à rêverie ou à méditation. Comme un signe ou un appel, quelque chose nous happe sur notre chemin à chacun de nos pas.

Je marche sur un sentier. Pas un caillou, pas un arbre, pas une brindille qui ne soient à même de faire surgir ce que je n’attendais pas, même ce vieux vélo posé contre un mur.

Daphné Anselm Kiefer

                                                                    Daphné ( Anselm Kiefer)

Chaque mousse me parle et dessine des formes gardées en mémoire. Minérales, végétales ou vivantes, elles deviendront les canevas de ce que nous verrons encore. Chaque œuvre d’art sera la reconnaissance inconsciente de ce que nous avons déjà vu, de ce qui était déjà dessiné en nous.

À chacun de nos pas, nous rencontrons ce que nous possédons déjà au fond de nous, et dont nous sommes dépositaires.

Je me vois, me reconnais, me retrouve dans les flaques d’eau boueuse sur mes chemins hivernaux, dans la surface brillante des plaques de glaces ou dans l’eau vive des ruisseaux en été. Le ciel s’y reflète et notre intuition artistique nous vient des formes et des contours que nous avons croisés partout sur notre parcours.

Der verlorene Buchstabe ( Anselm Kiefer)

                                                 Der verlorene Buchstabe ( Anselm Kiefer)

Me revient la vision de toutes les branches tordues, des rochers dans lesquels l’enfant que j’étais entrevoyait des têtes d’animaux ou de personnages énigmatiques, de tous ces nuages qui prenaient des contours d’objets connus ou de personnes, des plis du rideau qui s’agitaient la nuit dans ma chambre.

La promeneuse ranime sur son passage et révèle, telle une magicienne redonnant des couleurs à tout ce qui l’entoure, toute cette vie imaginaire de l’enfant qu’elle était, l’enfant qui savait transformer les apparences, imaginer des mondes dans des traces de cendres, de rouille ou dans quelques branchages desséchés.

Anselm Kiefer Pompidou-7

                                                Anselm Kiefer Centre Pompidou février 2016

 

 

 

 

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L’enfance des lieux

Un jour j’ai fait un film, un documentaire sur la village d’origine de la famille de ma mère. J’ai passé toutes mes vacances hiver comme été dans ce village. Là habitaient mes grands-parents maternels, mes oncles et tantes, mes cousins, là mes parents ont pris plus tard leur retraite. J’avais interviewé des habitants, ceux qui avaient quitté leur village d’enfance, étaient partis ailleurs pour faire leur vie et étaient revenus ici passer leurs vieux jours après une très longue absence.

J’avais interviewé dans le cimetière juif du village un homme rescapé des camps de concentration. « Je sais où sont tous mes meubles » m’avait dit cet homme, devenu adjoint au maire du village.

J’y retourne souvent voir ma mère à l’Ehpad, la réalité lui échappe désormais.

Le village de ma famille s’appelle Sarre-Union. Le vieux cimetière juif est en face de l’Ehpad. On y accède par une petite route.

J’y suis retournée. La neige et la pluie se mêlaient. Il faisait froid. C’était encore l’hiver dans toute sa rigueur.

Un homme est venu depuis la Meuse, il est responsable du cimetière juif de sa commune. Il a été ainsi que sa femme un « enfant caché ». Un couple avec deux jeunes adolescentes. Ils sont sur le chemin de retour à Strasbourg. Ils n’ont pas pris leurs manteaux en sortant de voiture, sont transis de froid et grelottent, mais n’arrivent pas à quitter le lieu. « C’est toute la société qui est atteinte », me dit la mère. Les adolescentes restent muettes, elles regardent. Une femme d’un village voisin avec sa mère. Elle est indignée, en colère, elle parle de la municipalité et des élections. Puis le représentant des juifs du village dont toute la famille est enterrée dans le cimetière est là ainsi qu’un couple de gens âgés. La femme parle en alsacien: « ça fait mal ».

Je me souviens encore.

La luge, le vélo, le papier journal dans des chaussures trempées par la neige, les balades le long de la Sarre, et cette langue apprise dans les jeux, cet alsacien avec lequel ma mère à Paris,  commençait ses phrases pour les terminer en français voyant que les gens ne la comprenaient pas. Tout est toujours là et tout est brisé en mille morceaux, comme ici les pierres et les marbres éclatés. Je pleure aujourd’hui sur ces éclats de moi-même éparpillés dans l’herbe sur toute la surface du cimetière, sur ces morceaux qui gisent là, sur mes souvenirs souillés et endoloris. Je ne suis pas née à Sarre-Union. Ma mère oui, mes grands-parents maternels aussi, mes oncles et tantes, mes cousins et leurs enfants aussi.

Je venais dans ce village en vacances. Chaque année, toutes les vacances scolaires. Je ne suis pas de ce village. J’y reviens pour ma mère régulièrement. J’ai pris des photos, mais pas plus que toutes celles que j’avais vues auparavant elles ne rendent compte de ce qu’on voit ici. De la douleur de cette vision, de l’acte de voir, et de la présence douloureuse dans ce lieu profané.

Cimetière Sarre-Union

Cimetière Sarre-Union

Cimetière Sarre-Union

Cimetière Sarre-Union

Cimetière Sarre-Union

Cimetière Sarre-Union

Rencontre


Avait-elle jamais cru à l’éventualité de le rencontrer un jour par hasard  au coin d’une rue, arrêté au bord d’un trottoir de la ville? Il avait disparu de sa vie depuis de nombreuses années mais son apparition aussi brutale qu’inattendue provoquait une telle remontée de souvenirs qu’elle ne parvenait pas à associer l’image de l’homme qu’elle voyait devant elle ( elle n’était même pas certaine de l’avoir reconnu) à celle de l’homme qu’elle avait connu, ni même de savoir avec certitude s’il y avait une ressemblance entre ces deux images pourtant il hantait  et envahissait à présent  sa mémoire. Tant d’images devant ses yeux, des sons et des odeurs, des mots revenaient dans un vertige qu’elle ne contrôlait pas et qui lui faisait perdre l’équilibre.

Il ne l’avait pas remarqué lui sembla-t’il et il s’apprêtait maintenant à traverser la rue.

Elle n’était même plus certaine de ce qu’elle avait su à l’époque à son sujet ni même si elle avait vraiment su quelque chose.

C’était comme si l’homme qui passait à présent près d’elle sans la regarder était dépositaire d’un fragment de son histoire qu’il lui restituait au passage.

J’ai quitté la Sicile

J’ai quitté la Sicile il y a quelques jours seulement.

Je n’oublie rien de cette  terre de souvenirs où tant de civilisations se sont superposées en strates successives, où tant de peuples ont laissé leurs empreintes sur les chemins, dans les paysages, sur des visages où se reflètent encore les traits anciens, dans les regards tournés vers des lointains de la mémoire , où l’on sent pointer, affleurer sans cesse des souvenirs toujours vivants et se propager à nos oreilles comme un bruissement, le murmure du temps,et  où notre histoire joue à cache cache dans les plis et les replis du relief

Ma mémoire laisse émerger tout ce que je ne savais pas qu’elle tenait jalousement renfermée, ce qu’elle protégeait à mon insu, tant de rencontres, de frôlements imperceptibles d’êtres qui chuchotent sur mon passage  et laissent échapper des sonorités anciennes que je ne déchiffre plus. La tête me tourne à penser à ces milliers d’existences, aux mots oubliés et perdus de toutes ces langues que les vents ont portées.

Je n’oublie rien de la Sicile.

 

Chaque pas que je fais soulève une poussière d’images libérées des lampes magiques des contes de fée,

Selinonte

autour de moi des bateaux phéniciens voguent encore sur les mers,

et mon pied heurte des pierres polies par des hordes d’envahisseurs au cours des siècles,

le vent transporte des langues et des dialectes de ces peuples qui cherchent encore à nous transmettre le souvenir de leur existence.

Non je n’oublie rien de la Sicile.

Fragments

Je relis de vieux carnets, d’anciens cahiers remplis de phrases pas toutes achevées, de paragraphes entiers parfois, des tentatives à glisser dans des projets en cours. Mes cahiers se sont empilés au fil des ans sans que jamais je ne les relise. Relit-on ses brouillons ? Reprend-on des phrases tirées de ses lectures oubliées ? Cherche-t-on à utiliser des notes anciennes quand le temps a passé ? S’acharne-t-on à faire renaître des bribes de rêves enfouis, à reprendre des tentatives abandonnées ou des extraits de livres qu’on ne sait pas avoir lus, un jour ?

Me plongeant ainsi dans des époques passées de ma vie, je vais à la rencontre d’une personne que je ne reconnais pas, dont je ne sais pas si je l’ai connue un jour. Je ne suis pas centaine d’avoir gardé le souvenir de cette inconnue. Mais je suis bien obligée de penser qu’elle a été moi un jour puisque je possède toutes ces preuves écrites, ces fragments accumulés, attestant d’une activité quotidienne de lecture et d’écriture, peut-être la genèse d’un projet à venir demeuré dans les limbes, coincé entre toutes ces pages oubliées.

Une part de moi-même reste en sommeil dans un lieu où je n’avais plus accès, une chambre dont j’avais perdu la clé et je m’autorise à croire qu’à de rares moments je pourrais à nouveau éveiller quelques désirs passés.

Feuilletage

En descendant la rue des Martyrs, je levais souvent les yeux au même endroit.

Derrière les vitres de hautes fenêtres d’un atelier, j’apercevais alors des masques gigantesques en papier mâché entreposés là, des personnages de carnaval et de corso fleuri, figures grotesques inanimées.

L’immeuble a été rasé depuis peu et, sur le mur sont apparues, réapparues plus exactement deux grandes affiches publicitaires protégées par du plastique.  Ripolin et la liqueur Bénédictine. Des vestiges des années 50 ou 60. Parfaitement intactes avec des couleurs que l’on devine encore brillantes et vives derrière le plastique qui les protège.

Une coupe verticale dans le temps pour une véritable archéologie des villes, le feuilletage des pages d’un livre qui nous transporte brusquement dans un autre temps figé mais encore lisible.

Ombre et lumière

L’enfant n’avait jamais aimé l’ombre, l’irruption passagère d’une ombre l’inquiétait comme pouvait l’inquiéter le passage inopiné d’un nuage dans un ciel d’été si bleu alors que rien ne présageait l’arrivée d’une grisaille dont elle ne savait se défendre. Cela ressemblait à une menace, un pressentiment ou plus exactement le souvenir tourmenté d’un événement qui, s’il n’avait jamais eu lieu, aurait cependant pu advenir. Et la seule perspective ou probabilité de cet événement qu’elle ne connaissait pas l’effrayait. Une masse sombre, compacte comme ce nuage qui passait.

La femme venait de faire quelques pas sur la chaussée encore mouillée. La pluie s’était arrêtée aussi brusquement qu’elle avait commencé pour faire place aux chauds rayons du soleil de l’été naissant.

Elle repensait.

Elle s’arrêta un bref instant au milieu du trottoir obligeant les badauds à la contourner en manifestant leur mécontentement. Ils sont tous si pressés, se disait-elle, où vont-ils donc?  Où comptent-ils se rendre si vite?

Elle venait de se souvenir, revoyait cette lueur si  particulière d’une lointaine journée d’été, où ombre et lumière alternaient dans le ciel d’orage. Ce n’était pas l’orage que l’enfant craignait, se disait-elle, mais ce qu’il représentait, ce  violent surgissement de sensations enfouies, l’apparition de ce qui aurait dû rester caché et qui tentait de venir au jour.

L’enfant attendait le vent. Elle souhaitait cette bourrasque qui balayerait en quelques secondes toute menace imprécise.

L’enfant qu’elle était encore s’agitait toujours au souvenir lointain de cet affolement.