Se souvenir du vert

Nous faudra-t’il bientôt renoncer au vert ?

La transformation se fera lentement, des feuilles sèches prendront la place de ce « vomissement de vert » évoqué naguère par Francis Ponge.


Feuillage  761

Viendront des ocres, des bruns, et cette couleur rousse qui se déploiera sur les arbres, les haies et les buissons tels une chevelure mousseuse.

Viendront des paysages brumeux éliminant peu à peu les éclats de vert, tous ces éblouissements lumineux et les couleurs se terniront.

depuis la chambre de Beuzeville

Nous aurons à nous déshabituer du vert, ne le voyant plus nous n’aurons plus besoin de le voir, nous éliminerons le vert de notre palette de couleurs.

Et devons-nous aussi, comme des arbres fragiles et tremblants, nous dépouiller de certaines nuances de notre vie pour survivre et résister aux assauts et aux frimas de l’hiver? Devrons-nous nous transformer lentement jusqu’à nous dénuder et trouver d’autres forces ailleurs?

Autoroute

En attendant, nous aurons à nous souvenir du vert.

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J’ai quitté la Sicile

J’ai quitté la Sicile il y a quelques jours seulement.

Je n’oublie rien de cette  terre de souvenirs où tant de civilisations se sont superposées en strates successives, où tant de peuples ont laissé leurs empreintes sur les chemins, dans les paysages, sur des visages où se reflètent encore les traits anciens, dans les regards tournés vers des lointains de la mémoire , où l’on sent pointer, affleurer sans cesse des souvenirs toujours vivants et se propager à nos oreilles comme un bruissement, le murmure du temps,et  où notre histoire joue à cache cache dans les plis et les replis du relief

Ma mémoire laisse émerger tout ce que je ne savais pas qu’elle tenait jalousement renfermée, ce qu’elle protégeait à mon insu, tant de rencontres, de frôlements imperceptibles d’êtres qui chuchotent sur mon passage  et laissent échapper des sonorités anciennes que je ne déchiffre plus. La tête me tourne à penser à ces milliers d’existences, aux mots oubliés et perdus de toutes ces langues que les vents ont portées.

Je n’oublie rien de la Sicile.

 

Chaque pas que je fais soulève une poussière d’images libérées des lampes magiques des contes de fée,

Selinonte

autour de moi des bateaux phéniciens voguent encore sur les mers,

et mon pied heurte des pierres polies par des hordes d’envahisseurs au cours des siècles,

le vent transporte des langues et des dialectes de ces peuples qui cherchent encore à nous transmettre le souvenir de leur existence.

Non je n’oublie rien de la Sicile.

Promenades

Musée Würth Erstein

Musée Würth à Erstein

Je pourrais dire que je suis très occupée, que je travaille comme une damnée à un autre projet, que mon emploi du temps ne me permet pas, que les autres prennent tout mon temps.

Mais il n’en est rien en ce moment.

Il n’y a que la difficulté d’être présente et de se manifester régulièrement. Une forme de défaillance, car il est douloureux parfois de résister à l’envie de chercher des détours dans les chemins que nous traçons pour nous même. Parvenir à avancer malgré les obstacles, les accidents de parcours, les tremblements de terre dans le monde et les mauvaises nouvelles qui arrivent de partout. Maintenir le cap coûte que coûte malgré toutes les défaillances, les nôtres d’abord, celles de la nature ou des systèmes parfois.

Tout cela pour arriver finalement là où nous voulions aller de toute façon. Alors pourquoi ce défaut? Cette défaillance? Ces multiples routes empruntées pour éviter le chemin, celui que nous voulions prendre, que nous devions prendre, celui-là et aucun autre.

Mais j’avance en lisant sur tous mes chemins détournés des lettres et des correspondances.

George Sand, Nelly Sachs et Paul Celan

Anselm Kiefer au Musée Würth

Anselm Kiefer au Musée Würth

L’hiver 1829

L’hiver 1829

Je  ne résiste pas au plaisir de vous citer ce passage de la correspondance de la Marquise inconnue avec Chateaubriand sur les frimas  de l’hiver 1829

Madame la Marquise de V… à Chateaubriand le 23 janvier 1829 :

« L’hiver a pourtant des rigueurs extraordinaires ; cette nuit, il est tombé près de deux pieds de neige, et me voilà renfermée pour quelques jours.(…) On ne voit ni ciel, ni terre, ni rivière, ni montagnes ; on ne distingue plus que quelques traits noirs sur la blancheur de la neige ; l’horizon est à dix pas. Les eaux sont enchaînées ; nul vent ne souffle. On n’entend point de bruit. L’air est glacé. Mais mon cœur joyeux bat plus vite, à l’espoir de votre prochain retour qui m’est encore rendu, et ce deuil de la nature n’offre à mes regards satisfaits qu’un spectacle agréable et nouveau. Un feu brillant égaie ma chambre. De gros bouquets de roses, de narcisses, et de violettes, en parfument l’air, et mon cher Piétrino , ravi de me revoir, chante sa plus longue chanson de montagne. »

Piétrino est un rouge-gorge qui vient rendre visite l’hiver à la Marquise comme elle le précise ensuite.

Mais que valait le pied à cette époque là ?